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Interview de Bruno Darnaud : Avancer pour ne pas perdre l’équilibre

Bruno Darnaud est président de l’AOP pêches et nectarines depuis le 2 février dernier. Arboriculteur et viticulteur dans la Drôme, il revient avec nous sur une campagne désastreuse. Toujours optimiste, parce qu’il a appris à se battre en trente ans de métier, il ne souhaite qu’une chose : que l’équilibre se fasse. Au niveau européen bien sur, mais aussi face à une distribution industrialisée à outrance.

L’Arboriculture fruitière : La pêche est officiellement en crise conjoncturelle depuis le 17 juin. Les entreprises fragiles sont-elles toutes sur le fil du rasoir ?
Bruno Darnaud : La grande différence avec les crises des années précédentes, c’est que même les meilleurs ne s’en sortent pas et veulent arrêter. Des exploitants efficaces dans leur gestion de la main d’œuvre, techniquement performants et qui ne ménagent pas leurs efforts se demandent s’ils replantent cet hiver. Ce n’est plus de la sélection naturelle : le néolibéralisme est en train de tuer tout le monde, sans distinguo, les performers comme les plus fragiles !  Les chiffres sont incontournables. Qui peut survivre à trois années de marge négative ? Les producteurs spécialisés en pêches et nectarines subissent cette dure réalité économique de plein fouet et n’ont pas de perspective pour 2012.

On dit de cette campagne qu’elle a des relents de 2009. C’est le cas ?
Il nous reste à ce jour encore 10 % de la production à commercialiser, mais, avec un marché resté atone du début à la fin, le parallèle avec 2009 est facile. On avait, en 2009, une moyenne de 4000 euros de marge négative par hectare, avec un coût occasionnel supérieur d’un euro de l’heure par rapport à cette année. On accuse, par rapport à l’an passé, une baisse de prix moyen de 15 % : on passe grosso-modo de 1, 28 € en 2010 à 1, 10 € cette année. On a également moins de volume : 5 % de moins, ça n’est pas une baisse drastique, mais ça n’aide pas. On aurait du faire 10 centimes de mieux, on fait 10 centimes de moins, on ne peut pas s’en sortir.

FranceAgriMer met en avant la précocité des récoltes et le télescopage avec les productions du Sud de l’Europe, la crise E-Coli et l’effondrement de la consommation des fruits et légumes dans l’UE, la météo médiocre de juillet et la baisse sensible des achats de fruits d’été… Ces éléments ne justifient-ils pas, à eux seuls, la situation ?
Nous avons toujours été en concurrence avec l’Espagne ! Ce n’est pas un élément nouveau. Et les trois semaines d’avance dont on nous rebat les oreilles résultent d’une simple comparaison avec l’an passé, qui avait été une année particulièrement tardive. On a à peine 4 à 5 jours d’avance sur une année « normale ». Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une année normale ? En trente ans de métier, je n’ai jamais ramassé à la même date… Cet argument du télescopage ne constitue définitivement pas un fait marquant.
En ce qui concerne la chute de la consommation, elle est indéniable, et les distributeurs remarquent, de manière générale, qu’il y a de moins en moins de monde dans les rayons de fruits et légumes… Cette année, on a tout le temps poussé la consommation, on était sans arrêt en promotion : si un distributeur ne met pas en avant, il n’y a rien qui sort.

Les distributeurs ont pourtant joué le jeu de l’origine France.  Est-ce qu’on n’a pas tendance à les tenir exagérément responsables des problèmes de la filière ? La concurrence serait aussi fatale si tout le monde commercialisait en circuits courts, non ?
Contrairement aux grossistes, les distributeurs ont effectivement joué le jeu de l’origine France, oui…. mais également celui de la pression sur les prix ! Ce que je reproche à la distribution française, c’est son industrialisation outrancière. Les distributeurs  sont souvent déconnectés des réalités de la production. Le 25 juin dernier, lors d’une réunion Interfel, on a alerté la distribution parce qu’on était entré en production et que ça ne sortait pas. On nous a répondu que, comparativement à l’an passé à la même date, il y avait là une progression à deux chiffres, et que, donc, tout allait bien. C’est risible, cette année nous avions trois semaines d’avance !
Et puis, on fait de la pêche et de la nectarine, de la blanche et de la jaune, du calibre B et du 2A… : cette ultra-segmentation, autrefois prisée de la distribution, nous cause aujourd’hui davantage de tort. On nous demande ce que l’on n’a pas, on écoule ce qu’on a, donc le rapport est systématiquement déséquilibré et le prix revu à la baisse. Auparavant, dans les stations fruitières, on faisait du négoce. Aujourd’hui, on fait de la logistique : on a l’impression de vendre un code barre !  Il est réellement temps qu’on se mette autour de la table, qu’on réfléchisse à un nouveau schéma et qu’on revienne à une sorte d’équilibre. L’équilibre, aujourd’hui, on ne l’a que si on n’a pas les volumes… L’aléa climatique devient la condition sine qua none du prix décent !

Suite à une demande de la France, de l’Espagne et de l’Italie, la Commission européenne a relevé le prix de retrait de 19 à 26,90 euros la tonne. Peut-on considérer qu’elle a pris en compte ce souci de déséquilibre entre pays producteurs ?
Ce n’est pas sérieux. On demandait une mesure dégagée des programmes opérationnels, et qui concerne tous les producteurs. Ça n’a pas été le cas. On avait demandé 30 euros, on a eu 26, 90 euros. Résultat : il n’y a pas un kilo de retrait qui s’est fait en Europe ! La Commission ne veut pas mettre en place d’outil de gestion de crise efficace : toute mesure de régulation va à l’encontre de l’idéal qu’elle se fait d’un marché compétitif. Ça coince politiquement. Ce qu’on veut aujourd’hui, c’est une décision politique forte liée à la mise en place d’un schéma régulé. La théorie des avantages comparatifs, qui prône le libre-échange et la spécialisation des pays dans les productions pour lesquelles ils disposent la productivité la moins faible, a fait son temps. Il faut trouver un équilibre, chaque pays doit produire de tout. L’Allemagne a fait, il y a quelques années, le choix de la production : elle ne s’est pas résignée à laisser la fraise à la France, par exemple ! Toutes ces distorsions européennes doivent disparaître. Un développement équilibré est envisageable pour chaque pays producteur, et cela nécessite une régulation.

Les actions violentes, comme bloquer et vider des camions de marchandise espagnole, vous cautionnez ?
Oui et non. C’est important médiatiquement, cela attire l’attention, mais il ne faut pas en abuser : les producteurs espagnols sont aussi en difficulté ! Dans la Drôme, on a disposé des banderoles sur l’autoroute A7, une autre façon de se faire entendre qui a plutôt bien fonctionné. Là, on attend les déclarations du Ministre du 7 septembre... A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles ne suffisent pas toujours : cette fois-ci, on exige des décisions politiques fortes.

Propos recueillis par Fleur Masson

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